FROM THE CHRONICLES
Dédé Hourani
Présidente du Selecteum des Arts et des Sciences

Parler d'OLGA BOLÜN
Parler d'Olga, c'est parler d'un poème, d'une rhapsodie, d'une ode, d'une suite de Bach qu'elle vénérait; parler d'elle, c'est parler d'une ballade, du souffle du vent, de la rosée matinale, d'une brise fraîche, d'une étoile filante resplendissante qui nous a quittés subitement et s'est éloignée de nous, d'un ange disparu très tôt et qui ne nous laisse que son ombre, laquelle nous guide d'en haut pour nous aider à supporter son absence lourde au jour de son grand voyage imaginé; d'un être d'une beauté incarnée, d'un art, d'une virtuosité exceptionnelle, de cet univers insondable, car si riche à donner de son âme à ceux qui se nourrissaient de sa sublime musique, de son savoir, de son enthousiasme et d'une virtuosité qui s'affirmait indéniablement, superbement, toujours intacte, mais qui reste une énigme et nous laisse le cœur lourd… car telle était sa noble mission dans la vie; et nous, les témoins fascinés par cette communication, quand les voix étaient conduites par son timbre, son rythme autrement incroyable, et surtout cette entente entre les chanteurs et les musiciens et ces nuances dynamiques quand ses doigts au piano, leur apportaient les réponses quand ils étaient un peu hésitants car cette maîtrise du dialogue entre son jeu et leurs voix fut exceptionnelle, indéfinissable; elle n'interrompait qu'une fois ou deux, parfois plus, pour donner son avis et pour garder l'effusion la plus libre du chant, toujours patiemment et subtilement, pour aboutir au meilleur et à une infinie palette de nuances qui faisait passer dans leurs chants toute la gamme et le coloris du ton, surtout quand ils commençaient en mineur, avec patience, mais passionnément attentive aussi aux timbres des instruments, comme si elle les guidait indirectement, subtilement, pour favoriser le progrès de leur performance et comme dans cette maîtrise du dialogue entre les sons et les voix, il en résultait une indicible et unique performance, tout en apportant un bonheur incroyable dans la réaction des chanteurs et des musiciens; comme si leurs instruments, qui la poursuivaient dans son jeu si subtil en vue de la scène, la suivaient, elle, comme pianiste, mais aussi comme conductrice, génialement porteuse d'un talent pour lequel elle s'était portée volontaire, avec une infinie aisance d'elfe au clavier mais pas facile à décrire avec une courte plume! Il y avait surtout cette élégance et cette immense littérature du piano qui donnait corps à la beauté d'exécution, gratifiant par cette nuance dans sa performance qui résonnait lumineusement pour gratifier les chanteurs et même les musiciens, par son habileté et son immédiateté qui avaient su leur tracer le chemin ce qui suffisait pour donner corps à cette beauté; et ce fut tout à son honneur de leur avoir inspiré de tracer leur domaine de chant avec tant de précision et de subtilité, qu'on la retrouve dans leur éloquence, laquelle s'entrelace si bien avec leur voix et la littérature du piano au détour de leurs concerts avec elle et son accompagnement; et l'on dirait que cette sonorité immense faisait comme si le piano prenait la parole, ainsi que pour les autres instruments et c'est tout à fait cela: ils jouaient avec les tonalités à sa mesure, avec ses moyens et cette énergie qui étaient les siens, avec cette éclaircie fantastique qu'aucun autre pianiste ne possédait, avec son doigté intelligent, digne d'elle, enrubanné de son génie inventif, même en improvisant cela avait quelque chose de loyal et de noble à la fois, exaltant d'une façon idéale une sonorité exceptionnelle, plutôt une lumière qui porte des sons et des timbres purs, et une plénitude de jeu digne d'elle, enchanteresse au-delà de la modulation émotionnelle.
Elle avait œuvré dans plusieurs écoles dès son plus jeune âge tout d'abord l'école russe, puis allemande, roumaine, etc. riche dans son parcours, ce qui semblait attiser sa virtuosité pour produire davantage de lumière dans les couleurs, dans l'accomplissement de son éloquence intuitive; et cette sonorité, dans son jeu, adaptait des nuances et des effets d'éclairage aux timbres dans sa musique, adaptée aux voix, avec tant d'ingéniosité et une émotion sonore dont la structure était exquise, ce qui donnait au répertoire une certaine sensation de rêve dans sa singularité et par sa virtuosité et son art du piano, qui constituait une brillance totale dans un son si fluide, et surtout par cette façon de s'unir aux voix, surtout aux instruments, comme un mariage surprenant et impeccable.
Cette ferveur, ce terme absolu, cette aisance de l'âme qui sait paraître libre avec cette simplicité et ce naturel même quand elle jouait l'un des nouveaux extraits car son potentiel, issu d'une riche formation musicale ancrée en elle, l'avait considérablement et profondément distinguée pour diriger si aisément l'ensemble «Musique del Tempo» pareille à une souveraine au clavier. Elle communiquait avec eux avec une ferveur unique, flairant le génie, et créait une sorte de sensation qui conquérait les cœurs de l'audience à chaque note, comme une reconnaissance de la belle interprétation, comme si cela lui avait coûté le sang le plus fervent et le plus pur de son âme, par la prouesse singulière et ultime qui semblait guider ses doigts vers cette gracieuse mélodie et sa résonnance inconcevable et accomplie. Et tout se terminait en ajoutant à la félicité un enchantement omniprésent.
Répondant aux ovations de l'audience avec une modestie d'une exception absolue, empreinte d'une intelligibilité et d'une littéralité lumineuse, sa seule empreinte au clavier suffisait à la consacrer, à la faire devenir cette grande pianiste virtuose même après, malgré sa passion pour la harpe comme si ses doigts n'avaient qu'à obéir à son vif esprit et à se faire oublier, tant elle était héroïque dans son interprétation, dans ses doigtés, et dont le son rendait perceptible une idée musicale qui éclairait tout, car elle se sublimait dans sa sensibilité; et que dire si l'extrait poétique, dans son exactitude littérale, dont l'alliance, l'élan et la ligne globale reconstruisaient ce même effet propre d'alliance musicale, dans son exactitude, à la suite du chant.
Avec tant de délicatesse, elle leur parlait parfois près d'une demi-heure à chaque séance, pour trouver et garantir la sonorité de leur performance avant qu'ils ne commencent, et pour que le chant soit en parfait accord avec la musique et ses notes subtiles; cela, pour elle, était très significatif et primordial; et il est très difficile de trouver les mots pour décrire son ingéniosité à diriger si subtilement et si parfaitement cet accompagnement, en secondant le rythme, la tonalité de son jeu avec leur voix, et la juste mesure pour obtenir cet accord parfait, pour produire finalement le meilleur résultat même si elle demandait des répétitions successives, tout comme on dirige un orchestre, poursuivant leurs répétitions jusqu'au bout avec ce grand soin, car elle avait le souci du détail de chaque sonorité, de chaque mesure, pour faire émerger l'ensemble du processus des notes et du chant, afin d'arriver justement à le finaliser jusqu'au bout, pour qu'ils puissent atteindre la perfection; et eux lui étaient tous dévoués et très compréhensifs envers ses directives, même si se donner ainsi pour elle demandait tout leur cœur et beaucoup de patience, une sincérité exceptionnelle, comme une infinie dévotion à leur travail, et surtout beaucoup de compassion pour qu'ils évoluent, leur laissant tout le temps nécessaire pour se développer; et c'était son bonheur de les voir accomplir le meilleur dans leur performance de chant en les soutenant jusqu'au bout, même si cela exigeait des répétitions sans arrêt. Cette patience inouïe de sa part envers chacun, avec une incroyable solidarité et cette affection pour eux, signifiait beaucoup; elle se sentait totalement à l'aise, et c'était surtout indescriptible quand elle les dirigeait.
Ce souvenir est pareil à un voyage d'antan dans l'esprit d'une personne inoubliable et si précieuse à nos cœurs à tous durant cette période, et ce temps passé avec Olga a laissé, dans nos cœurs, à nous, les membres de Selecteum, l'empreinte indéfinissable d'une grande et inégalable virtuose que personne ne peut égaler celle qu'elle a, avec passion et une humble motivation, réalisée dans une perfection inégalable, allant toujours de l'avant pour les voir réussir et pour arriver à révéler le meilleur de leurs talents, dans un accompagnement si unique. Fidèle, malgré son éloignement de son propre pays car le Liban était profondément ancré dans son cœur; elle disait: «C'est mon pays adoptif, et je ne le quitte pas».
Elle a joué un rôle décisif, tout d'abord dans ma vie, et surtout dans la vie des chanteurs ; elle y mettait tout son être, spécialement son génie, et sa présence parmi nous a enrichi l'ensemble de Selecteum, si uni, si soudé chose complètement rare de nos jours car, pour nous, c'était comme si elle nous adoptait, et nous étions sa propre famille, comme si le temps ne signifiait rien quand elle commençait avec eux, oubliant les heures jusqu'à atteindre la performance souhaitée, dans le calme et la concentration, avec une incroyable persévérance… et je ne trouve plus les mots pour la décrire, elle et ce bel esprit hors du commun, tant sa présence dans notre vie, surtout son langage musical, portait au maximum leurs talents, jusqu'à, peut-on dire, presque la perfection; et c'est à cela qu'elle aspirait, croyant en leur talent, leur donnant le temps et l'espace nécessaires pour qu'ils s'épanouissent jusqu'au bout et pour accéder à l'entraînement rigoureux auquel elle rêvait surtout aussi pour le chant qui concerne les grands compositeurs russes tels que Tchaïkovski, Rachmaninov, à part Verdi, Bach, Donizetti, Schubert, Haendel, Fauré, Massenet et Brahms, etc. Et, en tant que professeure, elle veillait avec la même délicatesse à chaque nuance pour arriver au but espéré, sans les forcer, tout au long de ce processus de perfection auquel elle aspirait, sûre de leurs talents, et eux si dévoués à ses remarques et opinions durant leurs répétitions; dans sa vision claire, elle s'intéressait avant tout à chaque détail, pour arriver à temps et discuter avec eux, si sincère et si fidèle, pour les voir évoluer magnifiquement, leur laissant tout le temps pour se développer; cette perfection demandait beaucoup de patience et de persévérance pour soutenir et accomplir, jusqu'au bout, son rôle de grande pianiste virtuose au sein de Selecteum et ces moments, incroyablement beaux, inoubliables, indéniablement gravés dans nos mémoires, surtout cette belle nature, avec une motivation intérieure à accomplir tous ses rêves, avec une amplitude inouïe, une humilité et cette verve exceptionnelle, ainsi que la fidélité incomparable envers ses amis. Tout ce temps passé ensemble au centre, inoubliable, avait une très grande signification, pour que nous accédions toujours à un concert parfait. Chacun de ses jours avec nous était un beau rendez-vous: des retrouvailles, et elle, se réchauffant les doigts en hiver, avec ce calme lisse, pour avancer vers son piano, sûre de cette résolution, ses doigts obéissaient toujours; et chaque geste était pour elle une mission de pédagogue, qui savait et admirait amplement l'enchantement de leurs voix, avec beaucoup de discrétion, pour arriver à l'harmonie exaltante entre leurs voix et la subtilité de son accompagnement; et ses mains, qui semblaient voler, promptes, en virtuose, atteignaient la profondeur des touches, ainsi que la profondeur du son qu'elle dirigeait si naturellement et impérieusement, car grâce à Olga, c'est le chant qui donnait son âme à travers le versant de sa sensibilité innée, pour atteindre cette vibration euphorique et bouleversante de ses touches au clavier.
Et c'est là le plus remarquable: dans cette conclusion pianissimo, à travers ces tonalités et ces couleurs tantôt sombres, dans ce mode mineur qu'elle savait habiter avec une gravité presque austère et recueillie, tantôt lumineuses, portées par ces gammes riches en dièses qui donnaient à son jeu un éclat incisif et rayonnant, elle atteignait la profondeur des touches, descendant parfois jusqu'au registre grave, dans ces basses profondes de la main gauche qui donnaient au son tout son poids et toute sa densité. Car c'est toujours la profondeur du son qu'elle visait, avec cette vibration lancinante et agile, ardente dans le timbre tantôt voilée par la couleur assourdie des bémols, tantôt tendue vers la lumière par l'attraction presque magnétique d'un dièse, et pourtant tendre, portée surtout par cette intensité de jeu qui était la sienne, ou par un crescendo qui demandait de chanter de plus en plus fort, de manière progressive; et les voix, dès lors, n'avaient d'autre choix que de s'affirmer dans leur éclat, avant de planer.
Un jour, Olga m’a surprise en train de jouer «Oiseaux tristes», le deuxième mouvement de la suite pour piano Miroirs, composée par Maurice Ravel entre 1904 et 1905. Cette pièce évoque magistralement la solitude d’un oiseau égaré au cœur d’une forêt sombre, durant les heures étouffantes de l’été, bientôt rejoint par d’autres chants qui tissent un dialogue poignant.
Intriguée par ce choix, je lui ai demandé pourquoi cette œuvre l’avait retenue. Elle s’est alors ouverte à moi, révélant son angoisse face à l’absence de sa mère, excellente harpiste, qui avait toujours été pour elle une source de soutien et d’affection, et dont la présence lui était profondément nécessaire, malgré la présence quasi constante de Sergei auprès d’elle.
Saisie par ses confidences, je l’ai encouragée à chasser ces pensées sombres. Elle a interrompu son écoute et retrouvé son sourire, mais j’ai été frappée par une coïncidence troublante: j’avais peint cette même œuvre peu après le départ de mon père…
Elle aimait et vénérait chacun de ses proches, surtout cette relation affective avec le chanteur Elya Francis et les chanteuses Nadine Nassar et Eliane Saadé de Selecteum, à qui elle donnait, durant les répétitions, de toute son âme, des heures de bonheur et soudain, comme une fugue, elle s'en est allée, elle nous a quittés pour d'autres cieux, si discrètement, comme un oiseau qui cherche un refuge dans le vaste azur pour se rapprocher du Tout-Puissant; et subitement, un silence lourd s'ensuivit, car ce vide indescriptible s'est installé brusquement en nous, après une terrible et pénible absence, que nous avons reçue au plus profond de nos cœurs, et de ceux qui l'aimaient, surtout son époux Sergueï, le chef d'orchestre, si attaché à elle parce qu'on ne voulait pas croire, et qu'on ne voulait pas accepter cette subite disparition! Mais comme un grand si mineur, et du plus expressif de nos sentiments, gronde sous cet ostensible mineur, qui n'est là que pour nous affirmer, après cette déchirante finale, qu'elle n'est plus là.
par
Dédé Hourani
Dédé Hourani · Collected writings.